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Espace public / espace commun

Publié le par La Compagnie Riquet

L’espace public

La notion d’espace public, invention récente en termes d’urbanisme, se définit avec complexité.

Pour le philosophe Thierry Paquot, « le mot n’apparaît dans la littérature professionnelle qu’à la fin des années 70. Dans la revue Urbanisme, l’expression « espace public » est d’abord entre guillemets — signe que le mot n’est pas encore complètement accepté par les professionnels — et a vite été employée, au point qu’aujourd’hui tout le monde pense que le mot a toujours existé », in « Les paradoxes de l’espace public », 2004.

Dans Droit et démocratie, le philosophe allemand Habermas le définit ainsi : « socle mouvant dont les frontières ne sont pas clairement définies par lequel doivent se dégager les problématiques discutées dans les différentes couches de la société ». Ainsi, la notion d’espace public serait davantage liée au domaine de la communication qu’à celui de la ville. Thierry Paquot distingue quant à lui l’espace public « au singulier », celui d’Habermas, lieu de débat politique et de confrontation des idées, et « les espaces publics », qui « désignent les endroits accessibles au(x) public(s), arpentés par les habitants, qu’ils résident ou non à proximité. Ce sont des rues et des places, des parvis et des boulevards, des jardins et des parcs, des plages et des sentiers forestiers, campagnards ou montagneux, bref, le réseau viaire et ses à-côtés qui permettent le libre mouvement de chacun, dans le double respect de l’accessibilité et de la gratuité. »[1]

Paquot rappelle à juste titre que cette notion urbaine d’espaces publics diffère de la notion juridique qui distinguerait le public du privé : « Depuis quelques années, les espaces publics sont ceux que le public, ou des publics, fréquente indépendamment de leurs statuts juridiques. Ainsi, des lieux privés ouverts à un certain public sont qualifiés d’espaces publics, comme les centres commerciaux. »[2]

L’espace commun

La notion « d’espace commun » renvoie au mot latin communitas, « ce qui nous engage les uns vis-à-vis des autres ». C’est donc dans l’espace commun que le citoyen est connecté aux autres citoyens et que la confrontation, enrichissante ou conflictuelle, peut avoir lieu. Parce qu’il est partagé et coproduit, l’espace commun permet à chacun de s’affranchir de sa communauté et de ses propres frontières.

C’est aujourd’hui cet espace commun qui est en souffrance avec la lente mais inexorable fragmentation liée à la montée des communautarismes et des corporatismes. Comme le souligne Pierre-André Taguieff, sociologue : « La République implique une commune référence à des principes universels en ce qu’ils transcendent les valeurs et les normes propres aux “communautés” particulières qui, dans l’espace civil – distinct de l’espace public – sont susceptibles de s’organiser et de s’exprimer respectivement. »[3] Pour Julien Landfried, membre du conseil scientifique de la fondation Res Publica, le discours communautariste indique « la résurgence d’un archaïsme que la modernité politique avait voulu abattre en ne reconnaissant plus que des individus libres et égaux en droit et non des groupes ou des tribus. Le projet de ces organisations communautaires, sous couvert d’affirmations identitaires ou culturelles, revient à fragmenter le corps politique français en autant de corps séparés et conflictuels qu’il existerait de communautés. »[4]

Ainsi, notre société se trouve structurée en tuyaux d’orgue avec, dans l’espace public, la sectorisation des activités ou des groupes sociaux. Premier lieu de fracture, l’espace public devra être le premier lieu de reconstruction. Reconsidéré, repensé comme un espace commun partagé, il permettra de passer du « vivre mal ensemble » au « faire bien ensemble ».

Réappropriation collective

L’aménagement et la conception de cet espace public relève de la vision et de la responsabilité du politique. Afin de limiter la fragmentation et d’éviter que la ville ne devienne un musée à ciel ouvert, il importe que les citoyens se la réapproprient pour en faire un véritable espace commun partagé.

Paradoxalement, le développement des zones piétonnes en centre-ville et les opérations de réhabilitation et de préservation de l’habitat ancien comportent un risque de muséification. Le centre-ville de Rennes, haut lieu de la vie nocturne, s’est progressivement vidé de ses primo-habitants. Gênés par le bruit, ils ont été remplacés par des activités tertiaires qui favorisent l’« endormissement » de la zone. Roland Ries, maire de Strasbourg, redoute cette évolution dans sa ville, compte tenu de son classement au patrimoine de l’unesco : « Dans la Petite France, il n'y a plus vraiment de vie de quartier : c'est un risque. »

À l’inverse, le classement d’Albi a eu pour conséquence une redynamisation du centre-ville et une réappropriation de l’espace public par les habitants.

Cependant, l’espace commun ne se « décrète » pas. Les projets doivent ambitionner de changer les choses, la fonction créant souvent l’organe.

Densité urbaine, espace public et muséification

La question de la densité urbaine est également évoquée comme une composante de la question de l’espace public. Un sujet mal maîtrisé par les politiques et mal accepté par les citoyens qui assimilent, souvent à tort, densification et verticalité. Pourtant, à Toulouse, le quartier des Carmes, douceur de vivre « à la toulousaine », est plus dense que celui du Mirail, considéré comme l’exemple à ne pas reproduire.

De fait, l’intérêt général ne peut être la somme des intérêts particuliers. En optimisant les transports en commun et en libérant des surfaces au sol, une densification maitrisée peut, par exemple, favoriser la fluidification de la ville. De la limitation des dépenses énergétiques liées aux transports, de la réduction proportionnelle du coût des infrastructures et d’un moindre impact sur les des terres arables et les zones naturelles, résulte un meilleur respect des enjeux environnementaux.

Force est de constater les difficultés de la densification, soulignées par Jacques Lucan, architecte, historien, professeur à l’EPFL[5] et à l’école d’architecture de Marne-la-Vallée : « Construire ou densifier des terrains situés dans des tissus urbains constitués oblige au respect d’un grand nombre de règles que les plans locaux d’urbanisme précisent en fonction de situations spécifiques, et que les exigences environnementales n’ont tendance qu’à augmenter. Il en résulte qu’il est difficile, sinon le plus souvent impossible, d’atteindre les densités anciennes.

Aujourd’hui comme hier, mais selon d’autres modalités, la ville tend à se desserrer : elle se soucie du contexte patrimonial, elle met les bâtiments à distance les uns des autres, elle demande que les terrains libres soient plus vastes, que les surfaces en pleine terre soient préservées sinon augmentées... Ce phénomène est aussi à l’unisson d’une demande, quasiment constante des riverains d’une opération nouvelle, de diminuer les quantités construites et les hauteurs de bâtiments envisagées, donc les densités. »[6]

Verticalité et lutte contre la muséification sont d’ailleurs liées, comme l’écrit Gerhard Matzig, journaliste allemand et critique d’architecture, en 2006 dans le Süddeutsche Zeitung : « Si l'Europe ne veut pas se transformer en musée du monde asiatique et souhaite maintenir en vie son héritage culturel citadin, elle doit se pencher sur l'avantage que représente la dimension verticale. Il n'est pas ici question des super gratte-ciel, aberrants sur le plan économique comme écologique, mais de voir le plan vertical comme un espace de vie potentiel. »

[1] L’Espace public, éd. la Découverte, 2009.

[2] Op. cit.

[3] P.-A. TAGUIEFF, Résister au bougisme. Démocratie forte contre mondialisation techno-marchande, Mille et une nuits, Aerthème Fayard, Paris, 2001, p.36.

[4] Actes du colloque relevés par Jean-Paul Nassaux, « Le communautarisme mis en cause lors d’un colloque – La République face aux communautarismes – et dans un ouvrage de Julien Landfried – Contre le communautarisme », Pyramides, 13 | 2007, 61-70.

[5] EPFL : Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne

[6] Introduction du dossier collectif « Densifier la ville », revue Constructif, juin 2013. http://www.lemoniteur.fr/133-amenagement/article/point-de-vue/21451591-densifier-la-ville-le-renversement-d-une-tendance-seculaire-par-jacques-lucan

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