Bilan et perspectives...
À sa création, la Compagnie Riquet a pris le pari qu’un groupe de citoyens produirait des analyses et des propositions sensées et utiles. Il revient maintenant aux témoins, journalistes, élus, candidats, citoyens, de juger si le pari est réussi.
Ce qui est réussi, à coup sûr, c’est la mobilisation de celles et ceux qui croient dans ce projet et qui donnent du temps, de l’énergie, de la matière grise et un peu d’huile de coude. De 40 heures de réunions collectives et de contributions ou travaux personnels, des visions de la ville et de la citoyenneté ont émergé. De cette confrontation, pacifique et bien réelle, chacun a appris de l’autre et a donné à l’autre, retrouvant les vertus de l’altérité là où les modes de fonctionnement font souvent choisir ses amis ou ses relations au sein d’une même famille de pensée. Chaque membre de la Compagnie sort enrichi de cette expérience.
Mais cette première année de fonctionnement a aussi souligné les limites de l’exercice : une quarantaine d’individus aux parcours singuliers ne couvrent pas, loin de là, le spectre des expertises et des expériences nécessaires à la compréhension globale des enjeux sous-tendus. Même avec la volonté de consacrer du temps à ces réflexions, les engagements respectifs et l’absence de structure permanente rendent plus laborieuse que prévu la production d’outils collaboratifs ou de synthèses exploitables.
La Compagnie touche du doigt des enjeux ou des problématiques bien plus complexes à aborder que les simplifications en usage dans les milieux militants le laissent croire. Par exemple, les réflexions sur l’espace public partagé nous ont amenés à travailler sur un projet visant à rapprocher l’offre de services ou d’activité de la demande, afin de favoriser les mixités et le partage.
Dans un premier temps nous avons défini les fonctions de l’espace public qui doit favoriser l’éducation (faciliter l’accès à la connaissance des individus et encourager les liens intergénérationnels pour favoriser les apprentissages), l’art (formidable médiation de l’individu dans sa relation au monde) et la santé (comme la définit l’OMS : « La santé est un état de complet bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d'infirmité » ; en facilitant l’activité physique par exemple l’espace public encourage les comportements de santé).
À travers ce projet, nous avons abordé un certain nombre de valeurs axées principalement sur la cohésion sociale, le lien social, le partage, la trans-culturalité, la proximité, le respect de l’environnement. Nous avons alors imaginé un lieu d’échange entre les résidents d’un même quartier, un lieu de rencontre et de service où chacun pourrait proposer une expertise mais aussi poser des questions, s’informer, être orienté.
L’originalité du projet était liée au vecteur utilisé : des containers. Notre attirance pour ce nouveau mobilier urbain est liée essentiellement à ses caractéristiques : modulaire, mobile, économique et pourquoi pas esthétique, à travers une appropriation artistique du module par les habitants du quartier. Nous imaginions investir de manière temporelle un quartier et y développer des lieux d’informations de nature diverse (santé, culture, TIC) et de rencontres. De plus, les containers auraient pu être agencés ou travaillés par un artiste de manière à créer une œuvre d’art mobile.
L’un des critères de réussite était la mobilité de l’ensemble des services proposés dans chaque quartier. Mais cette proximité, garantissant la fréquentation des containers, a posé aussi la question des dérives de la proximité.
Aujourd’hui, les services de proximité sont centraux dans l’organisation de nos quartiers. Quel quartier périphérique n’a pas son agence Pôle Emploi, sa CAF, son centre social, sa maison de quartier, ses associations ? Ce qui conduit les habitants à ne plus sortir de leur quartier : ils vont à l’école dans leur quartier, ils font du sport dans leur quartier, ils vont même au spectacle dans leur quartier, puisque la politique de la ville favorise aussi la création de salles dédiées.
D’où une conséquence négative : on ne se rencontre plus, on n’a plus l’occasion de se nourrir les uns des autres. Moins de rencontres, pour plus d’idées reçues. Si on peut citer le marché du Chrystal comme étant un lieu de vrai brassage multiculturel dans Toulouse intramuros, existe-t-il d’autres lieux de ce type ?
Si notre société humaine est construite sur la notion de partage et de rencontre, de nombreux facteurs de la vie moderne (internet, sectorisation...) nous le font oublier. Chaque quartier devient une mini-ville qui se coupe des autres mini-villes, chaque immeuble devient un territoire qui se coupe des autres territoires, chaque foyer devient un espace protégé qui se coupe des autres espaces protégés. On sort moins, de chez soi ou de son quartier, on passe plus de temps sur internet.
Il apparaît que le travail doive porter non pas sur le « rapprochement des activités ou des services des quartiers » mais sur « la mobilité des idées, des projets et des hommes entre les quartiers ». Le chantier est tellement vaste, tellement excitant, qu’il pourrait être un des fils rouges de la deuxième saison de la Compagnie Riquet…
Ce qui a mobilisé initialement les membres de La Compagnie Riquet, c’était la prise de conscience que les fractures qui apparaissent au sein de la société française seront irréversibles si chacun ne prend pas part, à sa façon, à leur réduction.
Force est de constater que le travail est encore colossal, presque intact. Ce que peuvent produire les membres d’un think tank comme La Compagnie Riquet n’est qu’une goutte d’eau. Mais cette goutte d’eau, comme celles qui suivront, et qui rejoindront celles produites par d’autres citoyens, d’autres structures ou d’autres dynamiques, finiront par faire sens et par faire bouger des lignes.
C’est en tout cas l’espoir et l’objectif de ceux qui ont travaillé au sein de La Compagnie et de ceux, nombreux, qui veulent la rejoindre.